Regards scientifiques sur l’art contemporain
Depuis le 15 février et jusqu’au 18 mai au MO.CO, l’exposition Eprouver l’inconnu fait dialoguer des scientifiques de l’Université de Montpellier et des artistes contemporains autour d’une centaine d’œuvres et de pièces issues des collections scientifiques de l’UM. Visite avec Gérald Chanques, vice-président délégué au patrimoine historique et coordinateur au sein du comité scientifique qui a accompagné la création de cet événement.

« Ce qui fait la singularité de cette exposition, c’est qu’il y a eu un travail, un regard porté sur les œuvres d’art par la communauté scientifique. Une quinzaine d’enseignants-chercheurs ou de chercheurs ont écrit un cartel pour raconter ce qu’ils voyaient » explique Gérald Chanques, vice-président délégué au patrimoine historique de l’UM et membre du comité scientifique de l’exposition qui, avec Agnès Fichard-Carroll, vice-présidente formation, a mis en relation les scientifiques et les œuvres.
La vénus et la tortue
Le vice-président, également médecin anesthésiste-réanimateur, s’est lui-même laissé tenter par l’exercice en commentant l’œuvre, très organique, de la sculptrice allemande Kiki Smith intitulée Système digestif. Mais aussi sa Virgin Mary, une écorchée féminine faisant écho au célèbre ambassadeur du conservatoire d’anatomie de la Faculté de médecine, « point de départ historique de l’union entre l’Art et la Science ». Dans une autre salle où la forme gynoïde d’un cerveau de tortue rappelle étrangement les vénus paléolithiques, la professeure de médecine narative et médecin généraliste, Marie-Catherine Reboul et l’artiste Haena Yoo poursuivent cette réflexion féministe en interrogeant « une médecine anti-âge aux idéaux calibrés ».
Si le lien entre la féminité et la mer est un poncif en poésie, c’est une vision des profondeurs océaniques bien différente que nous livrent la performeuse Joey Holder et le chercheur de l’Institut d’électronique et des systèmes Benoît Charlot. Dans cette pièce où oscillateurs et écrans s’empilent, d’étranges chimères aquatiques, créées par une intelligence artificielle, sortent de fumerolles sous-marins pour nous questionner sur le post-humanisme : « Que pourrait être la vie hors de milieux que nous connaissons, existe-t-il d’autres formes de vie que celles basées sur la chimie du carbone ? »




Chorégraphie d’un insecte avec l’orchidée
Et que serait la vie sans le règne végétal sur lequel quatre artistes slovènes, taïwanais et grec attirent notre attention ? Ils ont ainsi imaginé des sextoys et autres « gadgets pour solutionner certains de leurs soucis quotidiens tels que la séduction, ou la prévention des maladies sexuellement transmissibles » explique John De Vos, médecin en embryologie et histologie et directeur du Jardin des plantes. Il délivre également dans cette exposition un cartel à la sensualité délicate pour mettre en exergue la « chorégraphie copulatoire d’un insecte avec l’orchidée » de l’artiste Roy Kohnke dans son dernier projet baptisé Magnetic Tendencies.
Au fil des salles, le visiteur rencontrera également le paléontologue de l’Isem Pierre-Olivier Antoine, commentateur des œuvres du grand Bernard Palissy, céramiste du XVIe siècle qui comprit le premier que les fossiles étaient des restes animaux et végétaux ; l’astro-physicien du LUPM Vincent Guillet dont les yeux ne brillent que pour les poussières de soleil en suspension du coréen Yunchul Kim. L’art brut de Lubos Plny augmenté du texte de la médecin Naïs Herbreteau. Ou encore, l’éthnopharmacologue Julien Antih et la médiatrice du droguier de pharmacie Alexandra Strelcova qui éclairent de leurs savoirs les œuvres d’inspiration chamanique de l’artiste et guérisseur salvadorien Guadalupe Maravilla, quand le spécialiste des thérapies non médicamenteuses Gregory Ninot questionne l’œuvre de la Suissesse Emma Kunz « poudre curative ou de perlimpimpin ? »







Bannir tout gaspillage de force et d’énergie
Parmi les nombreuses pièces issues des collections scientifiques de l’UM qui jalonnent l’exposition, les modèles pédagogiques en papier mâché de Louis Auzoux conservés par la Faculté d’éducation reviennent comme un leitmotiv. On croise également les planches anatomiques de la Faculté de médecine ou quelques spécimens de la collection ornithologique de la Faculté des sciences présentés par les conservatrice, régisseuse et chargée de collection patrimoniales de l’UM, Véronique Bourgade, Marie-Angeline Pinail et Audrey Théron.
Reste enfin la sensualité d’une odeur dans les plis de peau d’un être aimé que l’enseignante chercheuse Isabelle Parrot-Smietana met en parfum sur les sculptures-portraits de Morgan Courtois. Ou encore la poésie inattendue de la doyenne de la Faculté de médecine Isabelle Laffont quand son regard s’accroche à l’Unijambiste de l’artiste polonaise, survivante des camps, Alina Szapocznikow. « Cette émotion du scientifique, elle est là, elle est palpable tout au long de l’exposition, conclut Gérald Chanques. Le professeur de physiologie Stephan Matecki l’exprime très bien quand il commente le monde imaginaire de Kinke Kooi. Il rappelle que si l’on prête une grande attention à cette beauté absolue, « si l’on gratte délicatement la surface pour la pénétrer, on peut alors y voir une sorte d’harmonie universelle régie par des lois basées sur des équilibres banissant tout gaspillage de force et d’énergie et que seule l’intervention humaine peut menacer ».


