Mircea Sofonea, l’épidémiologiste modèle

Mircea Sofonea est épidémiologiste au laboratoire Pathogenesis and Control of Chronic and Emerging Infections (PCCEI). Si sa discipline n’est connue de tous et toutes que depuis l’épidémie de Covid, elle est pour lui une vocation qui remonte à très loin. Portrait d’un chercheur qui sait tenir son cap.

L’épidémiologie ? Bien plus qu’une discipline scientifique, c’est un pont entre générations pour Mircea Sofonea. Avec deux parents mathématiciens et des grands-parents dans le domaine de la santé, nulle autre carrière n’aurait pu faire si bien converger les trajectoires familiales. Et pour cause : l’épidémiologie se situe à l’interface entre les sciences formelles et la santé. « Toute mon enfance j’ai entendu parler de virus, d’antibiorésistance », se souvient Mircea Sofonea qui dès le collège manifeste une appétence forte pour la microbiologie et avait déjà un choix de carrière bien ancré : il sera chercheur. « Mais j’hésitais encore entre la biologie médicale et la génétique des populations, plus mathématisée. » Si entre les deux son cœur balance, une troisième voie va bientôt se dessiner.

« Je me suis rapidement rendu compte que pour pouvoir étudier les microbes sous tous les angles, il faut aussi être formé en chimie, en physique, en informatique… » se remémore le chercheur. Il opte alors pour la filière qui fédère toutes ces disciplines : une prépa BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre) qui le fait quitter sa ville de Perpignan pour Paris et son lycée Henri IV. À l’issue du concours, Mircea Sofonea rentre en 2010 à l’École normale supérieure où il choisit le département de biologie et suit en parallèle des cours de mathématiques et, à l’Institut Pasteur, d’épidémiologie et de modélisation des maladies infectieuses. Une expérience qui met un terme à son indécision : il sera épidémiologiste.

Face à Ebola

A la sortie de l’ENS, il reprend le chemin du Sud et pose ses valises à Montpellier en 2014 pour une thèse au laboratoire Mivegec intitulée « Évolution de la virulence et infections multiples ». Un moment particulier puisque l’Afrique est alors confrontée à la plus importante épidémie d’Ebola de l’histoire. « C’est la toute première fois qu’une épidémie était autant analysée en temps réel, c’était préfigurateur pour les épidémiologistes des travaux qui allaient être mis en œuvre quelques années plus tard avec le Covid… »

Mais pour l’heure ce qui sera un évènement mondial ressemble encore au scénario de Contagion, son film d’anticipation préféré, et Mircea Sofonea soutient sa thèse en 2017 dans la douce ignorance de ce qui l’attend deux ans et demi plus tard. Pourtant le temps passe très vite, à l’image de sa progression de carrière : le chercheur décroche en mai 2018, à seulement 27 ans, un très convoité poste de maître de conférences au laboratoire Mivegec. Un succès qu’il qualifie humblement de « coup de bol », ou de « bon alignement des planètes », mais qui doit beaucoup aussi à une détermination hors du commun. « Je me suis construit ma propre voie en développant des compétences sur plusieurs domaines. »

Ces compétences, Mircea Sofonea passe sa première année à les mettre au service de l’enseignement, une activité qui lui est toujours apparue « indispensable pour faire sortir les travaux d’un microcosme d’experts ». Il cite à ce sujet le philosophe Patrick Tort imageant qu’ « un scientifique qui ne s’adresserait qu’à ses pairs serait comme un facteur qui ne distribuerait le courrier qu’aux employés de la Poste ». Une maxime que Mircea Sofonea avait déjà fait sienne quelques années plutôt en se présentant en candidat libre au Capes de mathématiques et à l’agrégation de biologie, « afin d’être sûr de pouvoir enseigner ».

« On ne peut pas rester les bras croisés »

A l’aube de sa deuxième année d’enseignant-chercheur, une fois ses cours bien établis, Mircea Sofonea s’apprête à se consacrer à sa recherche. L’automne 2019 se passe, « et le 31 décembre 2019 on entend parler de cas de pneumonies atypiques en Chine, je me souviens alors m’être demandé quels sont les bons critères pour savoir assez tôt si cela allait déraper ou pas ». Cela dérape, et même rapidement avec le confinement instauré en mars 2020.

« Déjà avant le confinement, dans l’équipe alors dirigée par Samuel Alizon, nous nous étions dit qu’on ne pouvait pas rester les bras croisés, je me souviens notamment d’une anecdote qui a été déterminante : une erreur méthodologique sur le calcul de la proportion de personnes qui allaient être contaminées a été publiée dans le Lancet et reprise quelques jours plus tard par Angela Merkel, nous avons alors décidé dans l’équipe d’utiliser notre site internet dédié au Covid pour faire part de nos recherches mais aussi pour didactiser l’épidémiologie. »

C’est le début d’une période d’activité intense pour Mircea Sofonea qui devient une référence médiatique : il donnera 1300 interviews en 5 ans et participera à plusieurs rapports nationaux sur la crise. Une expérience que le chercheur pérennise encore aujourd’hui en donnant des cours d’épidémiologie à l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information. Il regrette d’ailleurs que le levier de la pédagogie n’ait pas été davantage actionné lors de la pandémie, car « il rend les gens moins sensibles à la désinformation et plus réceptifs aux gestes barrières ».

Se préparer à la tempête

Si cette crise planétaire a mis le chercheur sur le devant de la scène, elle a aussi donné de nouvelles orientations à son travail. Depuis 2023, Mircea Sofonea a en effet une nouvelle corde à son arc : il a rejoint le pôle anesthésie – réanimation – douleur – urgences du CHU de Nîmes pour contribuer à « préparer au mieux le système hospitalier aux crises sanitaires à venir, avec un cahier des charges baptisé hygiocrisologie ».

Anticiper, c’est aussi le fil rouge de son tout nouveau projet intitulé PReViX, pour Préparation pandémique au virus respiratoire X, qui vient d’être doté de 1,4 millions d’euros en tant par le PEPR MIE (programme et équipements prioritaires de recherche – maladies infectieuses émergentes). « Le projet fait écho à une notion introduite dès 2018 par l’OMS dans sa liste de pathogènes prioritaires en y faisant figurer la maladie X, causée par un agent pathogène inconnu susceptible de provoquer une grave épidémie internationale », précise l’épidémiologiste.

C’est ce nouveau virus dont l’épidémiologiste et ses collaborateurs vont tenter d’établir le portrait-robot. « On ne pourra jamais empêcher l’émergence de nouveaux pathogènes, en revanche on peut essayer de faire en sorte qu’ils ne provoquent pas un chaos tel qu’on l’a connu avec le Covid », explique Mircea Sofonea.

Ce projet qui débutera à l’automne 2025 pour 3 ans se positionne à l’interface de nombreuses disciplines : santé publique, virologie, infectiologie, génomique … mais aussi sciences humaines avec la contribution de psychologues de la santé. « Si on définit collectivement les métriques, seuils et contremesures souhaitables par temps calme, on peut alors réagir de façon plus rationnelle et optimale quand la tempête survient », conclut Mircea Sofonea.